ter« Si tous les Terriens allaient dans l’espace, la planète ferait l’objet de tous leurs soins et les rapports humains en seraient profondément changés ». Jean-François Clervoy, astronaute français de l’Agence spatiale européenne, raconte ici ses histoires d’espace et sa vision de la Terre, notre vaisseau spatial naturel, qui paraît, depuis l’espace, d’une extraordinaire beauté et puissance…

 

A chacune de mes trois missions dans l’espace, j’ai téléphoné à mon épouse lorsqu’on survolait Houston, à vingt-huit mille kilomètres par heure et quelques centaines de kilomètres d’altitude. Je me disais, en regardant la Terre et le Texas : « Ma famille est là. Est-ce que la navette voudra bien me ramener là où les couleurs de la vie sont si belles ? » Si tous les Terriens volaient dans l’espace, ils verraient combien la planète surpasse en beauté tout ce que l’homme a dessiné, peint, construit ou inventé…

Si tous les Terriens volaient dans l’espace, ils constateraient que la pollution se détecte facilement, même à l’oeil nu. Des nuages de particules empêchent de voir les détails de certaines grandes villes. Autour des plates-formes pétrolières, des flaques de pétrole ou d’huile irisent l’océan sous les reflets du Soleil. Les pustules ici, les saletés là, au milieu de cette beauté, quelle tristesse ! Je ne me suis jamais lassé d’observer la planète bleue depuis l’espace. Je ne me suis jamais lassé, orbite après orbite, de l’ocre du sable saharien, du blanc immaculé de la Sibérie, du turquoise des Bahamas, du vert humide du Népal, des colliers de perles formés par les atolls du Pacifique qui revenaient toutes les 90 minutes. Cet amour pour la planète m’a motivé pour représenter des organisations de préservation de la nature. Je suis devenu parrain du parc de développement durable « Eana » en Haute Normandie, et de l’association « Te mana o te moana » en Polynésie française, dédiée à la préservation de l’environnement marin.

La Terre, notre vaisseau spatial naturel, paraît, depuis l’espace, d’une extraordinaire puissance. Les gigantesques phénomènes naturels que l’on peut y observer en témoignent. Lors de ma première mission, j’ai vu l’ouragan Florence, au diamètre de 800 kilomètres, traverser l’Atlantique. J’ai vu entrer en éruption le volcan Sakurajima. J’ai vu l’obscurité traversée d’éclairs au-dessus de l’ Europe. J’ai vu la chaîne immense de l’ Himalaya, reconnaissable à plus de deux mille kilomètres de distance, dont la formation a mobilisé les forces colossales qui mettent en mouvement les plaques continentales.

Depuis l’espace, l’atmosphère vue sur sa tranche à l’horizon n’est qu’une couche de gaz extrêmement fine. La fragilité de la vie à la surface du globe n’en apparaît que plus grande. Notre existence ne tient qu’à ce minuscule feuillet bleuté, qu’il faut protéger à tout prix. Plus important encore, il faut préserver l’océan. Plus de trois quart du temps nous survolons les eaux du globe. Leurs couleurs, leurs reflets du Soleil ou de la Lune changent avec la nature des fonds marins, avec la température, avec les courants. Tout cela se distingue très bien sur un champ de vue couvrant des milliers de kilomètres. L’océan est comparable au « système de support vie » de notre navette. Il régule le climat, les températures, l’oxygène, le gaz carbonique et le cycle de l’eau de notre planète. Il abrite l’origine de la vie sur Terre et pourtant reste encore quasiment aussi inexploré que le cosmos.

Pendant ce temps, la Terre, en tant qu’être géologique, mène sa propre vie, qui nous dépasse et nous impose le respect par sa puissance. Et tout autour le ciel est noir en plein jour. Les planètes ne semblent pas plus grosses qu’on ne les voit depuis la Terre. Les étoiles ne scintillent pas. On ne les voit même pas si on ne s’y prépare pas. Notre planète est comme dans une chambre noire. Depuis l’espace, on se dit que la Terre vivra longtemps. Cette sphère magnifique est tellement pleine de vie qu’elle semble indestructible.

Mais notre espèce, l’espèce humaine, saura-t-elle survivre ? En orbite autour de la Terre, devant une telle munificence, on se pince pour vraiment prendre conscience : « Pourquoi moi ? Pourquoi ai-je cette chance incroyable ? » J’espère que les hommes et les femmes seront toujours plus nombreux à accéder aux vols dans l’espace. Si tous les Terriens allaient dans l’espace, frappés par la beauté de notre planète, non seulement leur regard, mais aussi leur comportement vis-à-vis des uns et des autres changerait.

(Source : INREES)

Histoire(s) d’espace, Jean-François Clervoy
Éditions Jacob-Duvernet (Septembre 2009 ; 207 pages)